Le privé connaît des ratés, mettent en garde les médecins britanniques

Lisa-Marie Gervais
Le Devoir
18 août 2007

La récente entente signée entre l'hôpital du Sacré-Coeur et la clinique Rockland MD et la recommandation faite au gouvernement fédéral par l'Association médicale canadienne d'amender la Loi canadienne sur la santé l'ont prouvé: la privatisation est dans l'air. Or, l'un des systèmes privés par excellence, celui de la Grande-Bretagne, semble connaître des ratés.

Souvent citée lorsqu'il s'agit de vanter les mérites d'un système de santé privatisé, la Grande-Bretagne pourrait bien ne plus incarner l'exemple parfait du succès de ce modèle. Dans une lettre écrite par deux de ses membres, l'Association des consultants du Service national de la santé (NHSCA), une organisation britannique comptant 650 spécialistes de diverses disciplines se disant en faveur d'un système public de santé, suggère à l'Association médicale canadienne (AMC) de se méfier des pièges du privé.

«Ceux qui sont en faveur de la privatisation font souvent référence à "l'expérience britannique" comme preuve que le secteur privé peut faire sauver de l'argent au système public. [...] La réalité est toutefois que cet argent a été essentiellement consacré à la réduction de listes d'attente en chirurgies non urgentes particulièrement sensibles d'un point de vue politique et qu'elle a été réalisée au moyen d'ententes dispendieuses et insoutenables avec le secteur privé», peut-on lire dans la lettre signée par les Dr Jacky Davis et Peter Fisher.

Le nouveau ministre de la Santé et les gouvernements d'Écosse et du pays de Galles envisagent même de prendre du recul par rapport à la privatisation du système de santé, y apprend-on.

Il y a deux ans, une autre lettre de la NHSCA avait été écrite à l'AMC pour qu'elle soit informée «des erreurs commises dans [le] pays» et l'inviter à rejeter «le genre de politique de marché qui mène à la privatisation».

«Nous devons affirmer que ni le paiement par résultats, ni le recours accru au secteur privé, ni l'ordre du jour du libre choix du patient n'ont donné les résultats escomptés. Au contraire, ces réformes ont abouti à un service public déstabilisé et en mauvais état», concluent les auteurs de la lettre.

Cette interpellation survient alors que se réuniront demain à Vancouver les médecins membres de l'AMC pour discuter du financement par activité. Selon le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), ce système propose de financer les soins de santé selon le volume et le type de services plutôt que par un financement global et favoriserait les cliniques spécialisées tout comme il réduirait les effectifs des hôpitaux.

«La mise en concurrence, la performance... on a créé des incitatifs qui ont des effets pervers encore plus graves. Le premier, c'est la perte de ressources. On va se retrouver avec des médecins qui ont la langue qui pend encore plus à terre, souligne Claude Généreux, secrétaire-trésorier national du SCFP. C'est un jeu à somme zéro, si on a 100 médecins qui peuvent opérer et qu'on envoie 40 d'entre eux vers les cliniques privées, c'est 40 personnes de moins dans les hôpitaux publics.»

Le syndicat, qui admet avoir voulu se faire l'écho de ces médecins britanniques qui décrient leur propre système de santé réformé, s'inquiète du rôle accru des médecins du secteur privé en faveur duquel plaidait l'AMC il y a trois semaines dans son document de politique. Suscitant déjà la controverse en raison de son penchant pour le privé, le nouveau président de cette association de 60 000 médecins, Brian Day, entrera en fonction au terme de l'assemblée de deux jours qui commence demain. Orthopédiste de formation, M. Day a participé en 1995 à la création du Cambie Surgery Centre de Vancouver, qui abrite une clinique de soins spécialisés et un hôpital comptant des salles d'opération et des chambres privées.

Par crainte de relancer le débat public-privé, l'Association médicale canadienne a informé Le Devoir qu'elle ne voulait pas commenter.

http://www.ledevoir.com/2007/08/18/153842.html