Partenariat entre l'hôpital du Sacré-Coeur et le centre Rockland MD: Les premiers patients opérés en sous-traitance

Louise-Maude Rioux Soucy
Le Devoir
7 février 2008

Après des mois d'ajustements et de controverse, un premier coup de bistouri a finalement été donné hier par un chirurgien d'hôpital public hébergé pour l'occasion dans les murs d'une clinique privée de Montréal. La première québécoise a été saluée avec enthousiasme par le ministre de la Santé, Philippe Couillard, qui souhaite que cette «utilisation socialement responsable du secteur privé» fasse boule de neige au Québec.

Ce n'est un secret pour personne: une poignée d'ententes de ce type sont actuellement négociées en catimini, notamment à Montréal et à Québec. Vivement contestée par des syndicats, des groupes de citoyens et des professionnels de la santé, cette formule a finalement subi le test du réel hier. Et avec un franc succès, ont assuré les deux partenaires, soit l'hôpital du Sacré-Coeur et le centre de médecine et de chirurgie Rockland MD.

En tout, cinq patients ont pu être opérés dans des délais impossibles à respecter au sein du réseau hospitalier, a fait valoir le chef du département de chirurgie à Sacré-Coeur, le Dr Ronald Denis. «Pour le patient, je ne vois pas de points négatifs», a raconté l'instigateur de cette entente public-privé nouveau genre. «C'est ça ou rester sur la liste d'attente pour encore des semaines, voire des mois. Pour nous, les médecins, ça nous permet d'opérer davantage. Le seul petit inconvénient, c'est que nous devons nous déplacer, ce qui est un moindre mal.»

Tant Rockland MD que l'hôpital du Sacré-Coeur jouaient gros hier. Le projet-pilote de six mois a en effet suscité beaucoup de critiques, plusieurs y voyant un désengagement en faveur du privé, et ce, à des coûts pour le moins prohibitifs. Le Dr Amir Khadir, porte-parole de Québec solidaire, est de ceux-là. «On nous dit que 500 000 $ ont été garantis sous contrat à Rockland MD pour effectuer 300 opérations. C'est beaucoup plus élevé que ce qu'il en coûterait au gouvernement si on faisait fonctionner en permanence les deux salles fermées de Sacré-Coeur.»

Interrogé hier à propos des 9000 $ par jour qui devront être versés à Rockland MD pour couvrir les coûts d'utilisation de son bloc opératoire et payer ses infirmières, le ministre Couillard s'est fait rassurant. Même si les coûts s'avèrent plus élevés que prévu, ils restent tout à fait raisonnables. Ces coûts sont «similaires ou un peu plus bas» que dans le réseau public, a expliqué le ministre sans pour autant pouvoir donner plus de détails.

Public contre privé

Cet argument ne convainc pas le Dr Khadir, qui accuse le gouvernement Charest de détourner des fonds destinés au régime public pour nourrir des installations privées. «Pourquoi imposer un transfert alors que Sacré-Coeur compte deux salles inoccupées? On nous répond que le système n'a pas les ressources nécessaires pour engager d'autres infirmières. Alors, que le gouvernement Charest alloue ces ressources et améliore le sort des infirmières avant qu'elles ne passent en plus grand nombre au privé.»

Le Dr Khadir croit également que toutes les chirurgies ambulatoires devraient être faites dans un centre hospitalier afin d'avoir un accès instantané aux services d'urgence ou de soins intensifs si jamais les choses tournaient mal. «J'en appelle à la population. Je lui dis: "N'acceptez pas une médecine de moindre qualité, ne prenez pas le risque de vous faire opérer dans une espèce de centre commercial. Si des complications surviennent, on va devoir vous transférer à l'hôpital, ce qui va prendre de 20 à 30 minutes. Ce n'est vraiment pas un risque à prendre."»

Cette mise en garde a fait sursauter non seulement le Dr Denis mais aussi le directeur médical de Rockland MD, qui l'a battue en brèche. Le centre ambulatoire a été conçu de manière à minimiser tous les risques, a insisté le Dr Fernand Taras. Il est en outre destiné à des patients qui, nonobstant leur condition chirurgicale, sont bien portants. Le centre aura enfin à répondre directement au directeur des services professionnels de l'hôpital du Sacré-Coeur, ce qui permettra «d'assurer les mêmes standards de qualité» tout en «réduisant les coûts».

Le Dr Taras a aussi défendu le bien-fondé de ce virage qui, selon lui, laisse présager de beaux lendemains pour les patients québécois. Il insiste d'ailleurs pour dire que sa clinique fonctionne selon des principes semblables aux autres cabinets privés qu'on trouve un peu partout au Québec. «Nous avons choisi un modèle privé conventionné qui n'est pas différent de celui qu'on retrouve dans toutes les cliniques comme les GMF ou les CMA.»

Désireux de poursuivre sa collaboration avec le public, le centre a d'ailleurs l'intention de devenir sous peu un centre médical spécialisé associé (CMSA), comme le prescrit la loi 33. Pour cela, il devra toutefois montrer patte blanche. Rockland MD compte en effet dans ses rangs un médecin non participant au régime. Avec la loi 33, cela ne lui sera plus permis. «Nous allons résoudre ce problème et nous conformer à la loi», a assuré le Dr Taras.

http://www.ledevoir.com/2008/02/07/175085.html